Entrevue entre Phil Lips et Véronique L’Écuyer
1-Quel est ta conception d’un artiste?
- L’artiste est celui qui a des idées. Celui qui est imaginatif. Ce n’est pas nécessairement celui qui a pris des cours de guitare pendant cinq ans. Celui-là on peut dire qu’il a la « bonne méthode ». Ce n’est pas parce que tu maitrises parfaitement un instrument et que tu peux reprendre toutes les chansons de Hendrix que tu es un artiste. Non, tu es un artiste quand tu as quelque chose qui fourmille dans ta tête et que tu crées quelque chose de propre à tes idées. J’ai donné l’exemple pour un musicien, mais elle est tout autant valable pour toute autre forme d’art. Ce n’est pas parce que tu as un diplôme universitaire en art accroché sur ton mur que tu es un artiste. Le diplôme signifie seulement que tu maitrises bien la technique.
2-Pourquoi avoir choisi la musique comme moyen d’expression?
- Parce que c’est celle qui est bruyante. C’est celle qui dérange. C’est celle qui me permet de prendre la parole. D’être directe ou non, c’est moi qui décide. C’est cette forme d’art qui me permet de dévoiler au grand jour mon monde imaginaire et réel. C’est lorsque je joue que je me sens le plus vivant.
3-Que ressens-tu lorsque tu composes? Lorsque tu joues de la musique?
-Je n’ai pas le temps de ressentir quoi que ce soit quand je compose. Je suis trop occupé à chercher, à travailler sur mon morceau. Je vais sentir un petit quelque chose quand je me rapproche de ce que je recherche et que je sens que c’est bon, mais sans plus. C’est seulement quand j’ai terminé la chanson et que je la met en pratique avec le groupe que je sens toute l’énergie. Je suis libéré de tout stress, je plonge dans un autre monde sans pression sur les épaules et où je peux dépenser toute l’énergie et la rage que j’ai en trop à l’intérieur de moi. C’est dans ces moments-là que je sens que je peux vraiment être moi-même. Et puis encore là, mes sentiments peuvent varier. Si je joue dans notre local de pratique je ne ressentirai pas les mêmes sensations que si je suis sur scène. Autrement dit, sur stage j’aime l’impression d’avoir le pouvoir de diriger les gens devant moi qui sont pendus à mes lèvres.
4-Quels sont tes buts, tes objectifs en tant que musicien?
-Je n’en suis pas encore certain. Pour l’instant je me contente de composer des trucs originaux, de les enregistrer et de les présenter à qui veut bien entendre. On verra où cela va me mener. On ne peut être sûr de rien dans ce domaine. Dans le monde de l’art, le sort d’un artiste et son futur dépend beaucoup du public. C’est la population qui a le pouvoir d’aimer ou de détester. D’acheter l’oeuvre de l’artiste et ainsi le faire vivre ou de laisser le produit sur la tablette du magasin. Ils ont le choix de mener un musicien au sommet de la gloire ou de le laisser jouer dans le petit bar miteux et boucaneux du coin.
5-As-tu des rêves reliés à ta pratique?
-J’aurais voulu maitriser mieux la technique. Si on se rapporte à ta première question, disons que moi je suis le type qui a les idées, mais pas le diplôme! Mais je prends de l’expérience peu à peu. Sûrement plus lentement que celui qui est allé à l’école, mais au moins, j’ai le mérite d’avoir tout trouvé par moi-même. J’ai appris seul.
Si je n’étais pas si lucide, je rêverais de vivre de mon art. Mais justement ce n’est pas le cas, je ne suis pas dupe. Je suis entièrement conscient qu’au Québec, c’est pratiquement impossible de vivre aisément de la musique si tu ne chantes pas des quétaineries, comme ceux que vomi Star Académie (ce qui n’est pas de l’art, soit-dit en passant!). Notre industrie de la musique est comme ça, elle nous sert du réchauffé bidon depuis des lustres. Elle n’encourage que ce que réclament « mononc et matante ». Il n’y a rien pour les marginaux et les vrais artistes.
6-Quelles sont tes motivations artistiques?
-Si tu entends par motivation, l’influence, je te répondrai que c’est absolument tout ce qui m’entoure. Je m’inspire de ma propre vie pour écrire. Mes relations avec les autres et puis celle que j’entretiens avec la nature. Si je lève les yeux vers le ciel, que je plonge la tête sous l’eau ou que je m’étends dans les herbes longues, je crois que je peux être suffisamment inspiré pour composer tout un disque! Je pige aussi dans l’imagination du personnage lunatique que je suis, pour créer des mondes irréels et proposer des ambiances féeriques.
7-Que détestes-tu du monde musical?
-J’aurais bien répondu l’industrie même de la musique, mais j’ai déjà servi cette réponse à l’avant-dernière question! Alors, je dirais que c’est la méthode, les règles musicales. Elles m’empêchent parfois de faire tout ce que je veux. Elles m’enferment dans la portée. Parfois, il y tant de mots que je voudrais dire dans un texte de chanson, mais je dois me conformer aux caprices de la musique et réduire mes phrases, choisir des synonymes de mots plus courts pour que tout entre bien dans la longueur d’une note. Et il y a le tempo, m’empêchant de m’évader entièrement. Je dois garder une oreille sur la batterie et le reste du groupe pour que tout se suive bien.
